Le mythique groupe anglais était de passage en Suisse récemment, accompagné des Canadiens de Saga. Quelques heures avant un concert qui affichait complet depuis des mois (et ceci à juste titre, tant il s'avéra excellent), Mark Kelly, claviériste de Marillion, a accordé un bel entretien à Daily Rock. L'occasion d'évoquer de nombreux sujets, dont le prochain album de son groupe ou sa vision actuelle de l'industrie de la musique. Car, rappelons-le, Marillion est LE groupe pionnier d'internet, avec sa stratégie d'autoproduction ou sa fameuse idée de faire pré-financer ses albums par ses fans.


Alors, comment se passe cette tournée jusqu'à maintenant ?

Mark Kelly : Tout va bien, on s'amuse bien. Et on a eu du plaisir à bosser avec Saga.


Pourtant tu as écrit sur ton compte Twitter que tu ne comprenais pas vraiment Saga et qu'apparemment les fans de Saga ne comprenaient pas Marillion...

En fait, ce qui s'est passé, c'est qu'on a été approché l'année passée par un promoteur allemand pour tourner avec Deep Purple, ce que nous avons fait en novembre 2010. En parlant avec ce promoteur, il nous a expliqué qu'il avait pris l'habitude depuis des années de faire tourner différents groupes avec Deep Purple, mais toujours des groupes connus, histoire de pouvoir remplir de plus grandes salles. Il a alors proposé de faire la même chose avec nous, ce que nous avons accepté. Mais nous n'avions pas d'idée de groupe en particulier. Et il nous a proposé Saga, qu'en réalité nous connaissons très peu puisqu'ils n'ont jamais réellement percé au Royaume-Uni. Nous avons alors demandé à nos fans allemands ce qu'ils en pensaient et ils nous ont encouragés à le faire. Mais Saga est différent de Marillion : leurs chansons sont plus rapides, plus fun, plus festives.


C'est vrai que même s'il y a une base prog, c'est autre chose...

Oui, c'est pour ça que j'ai écrit ça au début de la tournée : parce que je ne voyais pas vraiment la connexion avec Marillion, qui est beaucoup plus calme. En cela, je trouvais que Deep Purple était plus proche de nous. Mais à ce sujet, j'ai justement entendu par coïncidence après la tournée avec Deep Purple que Ian Gillan (chanteur de Deep Purple, Ndr) avait déclaré après avoir regardé un de nos shows 'Je ne comprends rien à tout ça' ! (rires) Donc je crois que je ne faisais que faire écho à cette déclaration quand j'ai écrit ça au sujet de Saga. Mais j'avoue que je comprends mieux et que j'apprécie encore plus ce groupe après cette tournée qui s'est vraiment bien déroulée (le concert au Z7 étant le dernier avec Saga, Ndr). Tu sais, au début de la tournée, on s'est demandé comment on pourrait faire pour passer après Saga : tous les gens font la fête et nous on débarque derrière en alignant les 'et voilà encore une chanson calme...' (rires). Au début, on a même dit à Saga qu'ils devaient jouer en tête d'affiche. Puis on a trouvé un rythme : on alterne chaque soir.


Du coup, ce soir, vous jouez en premier ou en second ?

En second.


...ce qui me semble normal, ceci dit, parce que j'ai quand même l'impression que Marillion est plus connu...

Je dirais qu'en Allemagne, on a peut-être eu un succès plus grand que Saga, mais qu'ils ont eu un succès sur une plus longue durée. Pour eux, ça a duré depuis le début des eighties. Nous, on n'a réellement eu un gros succès qu'à la période Misplaced Childhood / Clutching at Straws (albums respectivement de 1985 et 1987, Ndr). Mais au-delà de ça, ce qui est intéressant, c'est que Saga est plus populaire au sud et Marillion au nord de l'Allemagne... Typiquement, à Munich, il y avait plus de fans de Saga, tandis qu'à Hambourg c'était définitivement les fans de Marillion qui étaient en nombre supérieur.


Et ces fans, quand peuvent-ils espérer entendre votre nouvel album studio ?

Disons que, pour l'instant, nous avons quatre ou cinq chansons à peu près complètes.


Et dans quelle direction est-ce que vous allez, cette fois-ci ? Plutôt calme, plutôt rock ? Parce que vous prenez à chaque fois une direction différente...

Euh... je dirais que c'est un mélange. Ca n'est pas très heavy, c'est clair. Mais il y aura une ou deux chanson plus rock. Enfin, c'est difficile à dire pour l'instant. D'autant qu'on a fait ça sur une longue période et qu'en plus on a fait d'autres choses...


Justement, j'ai vu que tu avais participé au premier album d'un groupe appelé DeeExpus...

Oui, c'est très 'progy', avec beaucoup de solos... La chanson-titre fait 26 minutes ! J'ai eu beaucoup de plaisir à faire ça, même si je n'étais censé enregistrer qu'une chanson à l'origine. Mais on s'est tellement bien entendus que j'en ai finalement enregistré plus et qu'on a décidé de composer ensemble pour un prochain album. Je m'y mettrai après avoir terminé l'album de Marillion.


Vous pensez faire des concerts avec DeeExpus ?

En fait, je ne sais pas si on fera beaucoup de concerts, mais on a en tout cas déjà été engagés pour le ROSfest à Philadelphie en mai 2012. Donc on va devoir s'échauffer avant cela en faisant quelques concerts au Royaume-Uni et on fera peut-être des festivals ensuite en été. La seule chose que j'ai dit à Andy (Ditchfield, le leader de DeeExpus, Ndr), c'est que je suis partant pour tout ça, mais que je dois tout de même donner la priorité à Marillion si on a quelque chose en même temps. Il le comprend tout à fait.


Revenons au votre futur album studio de Marillion, pour lequel vous n'avez pas encore lancé d'opération de 'précommande' : est-ce que vous prévoyez de le faire cette fois-ci ?

Je pense que oui. On ne l'a pas encore fait parce qu'on aime avoir une idée de la date de sortie quand on fait ça. Tu sais, il y a deux ans, on aurait très bien pu dire 'notre nouvel album sera prêt dans une année' et lancer de bonne foi la campagne de précommande. Mais ensuite, en voyant qu'on n'allait pas réussir à tenir le délai, on aurait alors mécontenté – à juste titre – les fans qui auraient payé et on se serait retrouvé sous pression pour finir. Donc on ne va pas demander d'argent ou de précommande avant de savoir qu'on aura bientôt terminé. A ce sujet, je peux te dire que nous avons prévu de sortir ce nouvel album avant de partir en tournée aux Etats-Unis en juin 2012. Et au sujet de ces précommandes, je peux encore ajouter qu'à l'origine nous avons lancé ce système pour pouvoir financer le temps d'écriture et de studio. Depuis lors, nous avons un peu moins de difficultés à trouver de l'argent - ce qui est super -, raison pour laquelle nous n'avons pas fait de telle campagne pour notre album 'Somewhere Else' (2007). Mais nous avons remarqué après la sortie de cet album que les fans étaient déçus, parce qu'ils apprécient d'être impliqués dans le processus, d'avoir une édition spéciale de l'album que personne d'autre ne possède, etc.


Oui, c'est clair que c'est agréable pour les fans...

Oui, mais ça devient difficile, car à chaque fois on doit se demander ce qu'on peut faire de 'spécial', comme le gros bouquin ou de lister dans le livret tous les noms des fans qui ont précommandé l'album...


Et pour le prochain, vous avez déjà une idée neuve ?

Non, on n'a pas de plan définitif.


Mais vous avez intérêt à être créatifs...

Oui, c'est ça le problème quand on fait quelque chose de bien : les gens attendent ensuite quelque chose d'encore mieux ! (rires)


En tout cas, pour en revenir à ce que tu disais avant, ça fait plaisir de savoir que vous n'avez plus trop de difficultés à trouver de l'argent aujourd'hui...

Il y a quinze ans, nous avons signé auprès d'un label qui nous a versait de l'argent pour enregistrer notre album, puis nous partions en tournée, puis nous recevions de l'argent pour un nouvel album, puis nous repartions en tournée, etc. Nous avons ainsi fait trois albums sur trois ans ('This Strange Engine', 'Radiat10n', et 'Marillion.com'), ce qui nous mettait sous une certaine pression. Les campagnes de précommande de 'Anoraknophobia' et surtout de 'Marbles', en étant couronnées de succès, nous ont vraiment permis de relâcher cette pression et d'avoir plus de temps et de liberté. Et depuis lors, les ventes de merchandising ainsi que les tournées et les 'Marillion weekends' nous permettent d'avoir assez de revenus pour vivre et pour payer les salaires des cinq personnes qui travaillent pour nous.


A propos, tu es impliqué au plus haut niveau dans le music business, puisque tu es le CEO de la Featured Artists Coalition et membre du directoire de l'organisation PPL...

Oui, je suis le 'représentant' des musiciens pour assurer leurs droits. Si je me suis impliqué, c'est parce que j'étais déjà choqué auparavant par la façon dont les artistes étaient mal traités... et que depuis que l'industrie doit se débattre avec les grands changements de ces dernières années, ils sont traités de façon encore pire ! Donc je suis allé une fois à une réunion, on a discuté avec toutes ces personnes comme Nick Mason (Pink Floyd), Sandie Shaw, Ed O'Brien (Radiohead), Dave Rowntree (Blur), et on a décidé de s'organiser pour parler d'une seule voix. Ca a demandé beaucoup de travail, mais c'est très intéressant. Je suis même allé à Bruxelles où j'ai eu l'occasion de parler avec Neelie Kroes de la Commission européenne, qui nous soutient. Tu sais, tout ce qu'on veut, en tant qu'artistes, c'est d'être traités de façon correcte par nos partenaires. Cela peut inclure Google, les labels de musique, les sociétés de droits d'auteur, etc. C'est ce dont je me suis occupé ces deux dernières années.


Que penses-tu de l'arrivée d'un site comme Spotify, où la musique n'est plus à acheter (que ce soit sous forme de cd, vinyle ou de téléchargement iTunes) mais simplement en streaming ?

En fait, je suis passé de résolument pro-Spotify à... comment dire... je ne suis pas anti-Spotify, mais je suis inquiet. Parce qu'on ne sait pas quels sont les accords que Spotify passe actuellement avec les majors. D'une part, quand Spotify dit qu'il va donner 100 millions à Universal, rien n'indique qu'Universal va reverser cela aux artistes. Et d'autre part, quand Spotify négocie avec les labels pour que ceux-ci autorisent la mise en ligne de leur catalogue, Spotify leur donne des parts dans la boîte. 19% de Spotify est aux mains des trois majors. Mais on ne peut pas vraiment blâmer Spotify pour cela. Par contre, où on peut leur en vouloir, c'est qu'il n'y a pas assez d'argent qui est reversé aux artistes. Et le problème, c'est que comme les gens savent que c'est légal, ils ne pensent pas que les artistes se font avoir en bout de chaîne. Or, il n'y aura pas assez d'argent généré pour rémunérer tous les artistes présents sur Spotify, mais seulement les plus gros d'entre eux. Mais qui sait ? D'un côté, si les artistes se retirent d'eux-mêmes de Spotify, celui-ci se plantera... Mais de l'autre côté, si Spotify devient vraiment très gros, peut-être qu'il y aura alors assez d'argent pour tout le monde ! Donc au final, mon opinion sur Spotify, c'est 'wait and see'... Mais je peux déjà te dire qu'on ne mettra sûrement pas le prochain album de Marillion directement sur Spotify. On a besoin que les gens l'achètent, parce qu'on ne pourrait pas vivre de l'argent récolté de Spotify. Et peut-être qu'on le mettra après trois ou quatre mois.


Au vu de tout ça, quelle est/était la période la plus facile pour être un musicien professionnel : aujourd'hui ou dans les eighties ?

Hum... C'est une bonne question. Pour être honnête, dans les années quatre-vingt, nous avions beaucoup plus de succès, mais nous n'étions pas mieux lotis financièrement car tout coûtait plus cher, que ce soit les studios ou les tournées. Tu sais, nous avons quand même quitté EMI après 13 ans en leur devant un demi-million de livres anglaises ! Alors que nous avions vendu des millions de disques ! (rires) Eh oui, c'est comme ça que ça fonctionne. Donc en ce sens, même si ça n'a jamais été 'facile', nous avons un meilleur contrôle sur notre destinée aujourd'hui. Mais il faut aussi admettre que sans la machine marketing qu'EMI avait à l'époque, nous n'aurions pas eu le succès que nous avons eu et nous ne serions pas là aujourd'hui. Si le single 'Kayleigh' n'avait pas été un grand hit, nous ne serions pas là. Ou en tout cas pas en tant que professionnels. On aurait un job à côté et on ferait ça comme hobby. D'ailleurs, c'est vraiment difficile pour les jeunes groupes qui n'ont pas cet historique et cette base de fans, car ils sont tellement à se faire concurrence actuellement.


Quel est le conseil que tu donnerais à un jeune groupe, alors ?

Je dirais que c'est super de pouvoir mettre ta musique partout, sur Myspace, même sur Spotify (par le biais d'un 'agrégateur' qui réunira beaucoup de groupes et qui leur prendra un pourcentage), ou n'importe où ailleurs. Mais tant que personne ne cherche spécifiquement ta musique, tu seras noyé au milieu de millions d'autres... Donc mon conseil, c'est d'aller à la rencontre des gens en donnant des concerts. Et si ta musique est bonne, les gens viendront. Il faut jouer en live. Et si tu es déterminé, que tu es bon et que tu es prêt à t'accrocher pendant quelques années, tu peux y arriver. Bien sûr qu'il faut un peu de chance aussi. Mais la chance ne te sourira que si tu la provoques en sortant de chez toi.


Tu réalises que ça fait trente ans que tu es dans Marillion ?

Oui, c'était le 28 novembre 1981. Je m'en souviens, j'ai dû apprendre toutes ces chansons en deux jours pour le premier concert.


Tu te souviens de ce premier concert ?

Oui, c'était le 1er décembre 1981. C'était un pub à Cambridge. Il s'appelait 'The Great Northern', je me souviens même du nom ! (rires) Je pense que c'était plutôt un bon concert. On faisait beaucoup de pubs. Il n'y avait pas toujours beaucoup de monde. Je me souviens, une fois, il n'y avait que deux personnes dans la salle ! On a quand même donné le concert pour ces deux personnes. Et je me souviens encore de Fish (le chanteur de l'époque, Ndr) qui demandait à ces deux personnes ce qu'elles voulaient entendre. On a fait un concert à la carte. Et dire qu'on avait fait trois heures de voiture pour ce concert...


Sans être payés, j'imagine...

Oh, on a dû gagner dans les 20 livres anglaises : ça n'a certainement même pas couvert les frais d'essence ! On a fait beaucoup concerts où il n'y avait pas grand monde... Mais pour en revenir au sujet des jeunes groupes, au fur et à mesure que nous faisions ces concerts, il y avait toujours plus de monde grâce au bouche à oreille. Et grâce à ce buzz, on a décroché un contrat avec EMI en moins de deux ans.


Si tu pouvais changer une chose sur ces trente années de carrière, ça serait quoi ?

Seulement une ? (rires) Ah oui, j'ai quelque chose... En été 1985, quand 'Kayleigh' était un tube à travers toute l'Europe, nous étions en tournée aux Etats-Unis. Et c'est à ce moment-là que le patron de Capitol Records, notre label de l'époque aux Etats-Unis, a été secrètement filmé par NBC News en train de donner un sac d'argent à un mec de la mafia pour financer les passages en radio des groupes. Ca a fait le tour de tous les médias et du jour au lendemain, toutes les stations radios des Etats-Unis ont arrêté de passer tous les disques de Capitol Records, histoire qu'on ne puisse pas penser qu'elles étaient impliquées là-dedans. Du coup, nous sommes sortis des charts et nous n'avons jamais eu de succès aux Etats-Unis. D'ailleurs, quand nous allons retourner aux Etats-Unis l'année prochaine, nous allons jouer dans des endroits plus petits qu'ici. Mais bon... si nous avions eu un grand succès aux Etats-Unis, peut-être que nous aurions pété les plombs et peut-être même que l'un d'entre nous serait mort, qui sait ? En fait, si tu poses la question à plusieurs musiciens de savoir s'ils préfèrent un immense succès à la Robbie Williams ou Madonna ou alors avoir une longue carrière, je pense que la plupart choisiront la longue carrière. Et c'est ce que nous avons eu, donc pourquoi voudrais-je y changer quelque chose ?


FICHE CD 

Nom de l’album : «Less is more»

Label : Racket Records

Website : www.marillion.com


Gilles Simon Photographies