Après avoir oeuvré plusieurs années en qualité de juge dans le canton de Neuchâtel, Nick Le Juge (est-il besoin de préciser que c'est un nom d'emprunt ?) n'a pas été réélu... Du coup, il plaque tout, part soutenir la campagne d'Obama aux States et, dans la foulée, enregistre son premier album à Los Angeles. Il est aujourd'hui de retour en Suisse avec sous le bras un disque qui, s'il laisse à penser que le bonhomme cherche encore son style musical propre (pop / goth / rock / chanson française / punk rock ?), contient déjà quelques morceaux qui valent l'os. Voilà en tous les cas un parcours atypique qui méritait que Daily Rock s'y intéresse. Et puis honnêtement, pour une fois qu'on pouvait inverser les rôles et faire passer un juge aux aveux, on n'allait pas se gêner...


Quel a été ton parcours musical jusqu'ici ?

Nick Le Juge : A la base, je suis bassiste. Quand j'étais en études à l'uni, je jouais dans un groupe de reprises avec mon frangin. J'étais plus ou moins autodidacte, à l'époque. Mais quand j'ai terminé mes études, j'ai décidé de passer à l'échelon supérieur et de faire une école de musique. Je suis alors parti à la Los Angeles Music Academy où je suis resté deux ans à ne faire que de la basse et en particulier beaucoup de jazz fusion. J'ai donc eu ma période “fusion” pendant quelques années après ça ; j'écoutais des trucs comme Scofield, Mike Stern, Jeff Beck ou, dans un genre un peu plus funky, Marcus Miller, que j'admire toujours. Je suis ensuite revenu à mes racines et je me suis remis au rock dans un groupe de reprises parallèlement à mon métier de juge, tout en ayant en tête l'idée de faire un jour “mon” propre album. Puis, lorsque les politiques ne m'ont pas réélu comme juge – notamment parce que je jouais du rock et qu'ils considéraient que ça n'était pas “adéquat” au vu de ma fonction –, je suis parti soutenir la campagne de Barack Obama à Los Angeles. Et c'est là que j'ai fait les rencontres déterminantes qui m'ont permis de réaliser mon projet, en particulier Terry Ilous, qui est chanteur de XYZ (groupe de hard formé à la fin des années 80, ndlr) mais qui fait surtout beaucoup de production actuellement. Il m'a également mis en contact avec son associé, le guitariste Marcus Nand (ex Freak Of Nature, ndlr), et on est partis comme ça, en décidant de composer ensemble une dizaine de chansons originales pour un album.


Tu n'avais donc aucune chanson en réserve à ce moment-là ?

Non, tout a été composé pour cet album, avec Marcus Nand, Pat Fontaine qui est le bassiste de XYZ, ainsi qu'avec un parolier parisien excellent qui s'appelle François Bernanos et qui a écrit les paroles de quatre titres. On a au final douze morceaux sur l'album : dix chansons originales, une reprise de Edith Piaf (“Non, je ne regrette rien”) et en bonus une version anglaise d'une des chansons originale (“Tu es à moi”).


A ce sujet, toutes tes chansons ont des paroles en français : vu que tu étais entouré d'anglophones et que tu enregistrais à Los Angeles, tu n'as pas eu l'idée d'enregistrer en anglais ?

C'est une excellente question, parce que figure-toi qu'à l'origine je pensais enregistrer un album tout en anglais et avec une musique punk rock ! Mais après en avoir discuté avec les autres, on s'est dit que, vu que je suis Suisse francophone et que je vis ici, ça serait peut-être mieux pour moi de viser le marché francophone plutôt que de me noyer dans le marché anglophone. C'est donc un choix réaliste, en tout cas pour un premier album.


Quelles sont tes références dans le milieu de la chanson française ?

Alors c'est paradoxal, mais j'écoute très peu de français. J'écoute beaucoup de pop ou de rock anglophone. C'est d'ailleurs parce que toutes mes références sont des groupes anglais ou américains qu'à l'origine je voulais faire un album en anglais. Mais je crois qu'au final ces influences, ainsi que le fait d'avoir enregistré à Los Angeles, font que mon album ne sonne pas spécialement "chanson française".


Il y a des vocaux féminins sur chacun des douze titres de l'album : c'était d'emblée voulu ou ça s'est fait par hasard ?

En fait, j'ai toujours pensé qu'un refrain doit être appuyé par des vocaux. Pas forcément féminin, ceci dit. D'ailleurs Terry Ilous fait des choeurs sur l'album, mais comme il a une voix assez aiguë, on peut confondre... Mais quand même, pour revenir à la présence féminine sur l'album, elle a une raison : cet album devait être empreint de sexualité. D'où les vidéos que j'ai tournées, d'où certaines paroles de chansons et d'où les vocaux féminins. Pour moi, le rock, c'est ce côté charnel, sexuel, et il fallait que j'aie ça dans mes chansons. Dans le cas présent, on est tombé sur une perle qui s'appelle Lino Dumont. C'est une Française qui habite à Los Angeles et nos voix se combinaient très bien – Terry disait que ça ressemblait à la Belle et le Bête ! –, alors on a fait tout l'album comme ça.


Alors, maintenant que cet album est terminé, qu'il est disponible sur iTunes et que tu attends les copies “physiques” sous peu, que ressens-tu ?

C'est un accomplissement, c'est magnifique. Surtout que je suis dessus depuis deux ans, ça a été un travail de longue haleine. Il y a eu toute la composition et l'enregistrement, mais il y a encore eu le mixage. Et là on a eu la chance de travailler avec Tony Phillips qui a bossé avec les Who à l'époque, et plus récemment avec Seal, Céline Dion ou Robbie Willilams. Alors c'est clair qu'il est théoriquement inaccessible mais, par des amis communs, j'ai pu entrer en contact avec lui. Et après avoir écouté l'album, il a dit “je le fais”. Alors c'est clair que là c'était champagne pour moi ! Et quand j'ai entendu ce qu'il a fait, je suis tombé par terre... Je me suis dit “c'est pas possible, c'est nos chansons, ça ?”. Il leur a donné vie. Et c'est là que j'ai commencé à croire au projet beaucoup plus sérieusement, à me dire que j'avais un album qui pourrait avoir plus d'ambition que mon projet de départ.


Quelles sont ces ambitions et quels sont tes projets, maintenant ?

Ecoute, à la base ce projet devait être modeste, punk rock, en anglais. On a essayé et on s'est dit qu'on pouvait faire mieux. Ensuite, plus on a travaillé, plus on s'est aperçu qu'on s'éloignait du projet de base, mais que ça devenait plus ambitieux et meilleur. Là dessus, d'autres personnes sont venues se greffer, comme par exemple Greg Douglass du Steve Miller Band qui joue de la slide guitare sur “Ma Relative”, ou encore Tal Bergman qui était batteur de Rod Stewart ou Billy Idol qui joue sur deux titres. Et donc mon ambition a augmenté au fur et à mesure. Du coup, j'ai pensé à faire des vidéos, chose que je n'avais jamais imaginé faire à l'origine. Et là j'ai ainsi eu accès à un réalisateur qui s'appelle Arnaud Gerardy et qui a tourné avec Joe Strummer (ex-The Clash, ndlr), avec les Red Hot Chili Peppers ou avec Johnny Hallyday. Et donc voilà, avec tout ça, je me éloigné du petit projet de base. Maintenant j'ai ces douzes titres et aussi deux vidéos, une qui est déjà sur Youtube (ici : http://www.youtube.com/watch?v=nYVwv7t0Q0E) et une autre à paraître. Là je vais faire un premier pressage de mille cd et je vais essayer de faire mon marketing sur internet avec mon site www.nicklejuge.com, facebook, myspace, et éventuellement twitter...


Et du live ?

... et évidemment, la clef de voûte de tout ça, c'est du live, parce que si tu ne fais pas de concert, tu ne peux pas te promouvoir. Et c'est essentiel que je monte un show, maintenant. D'ailleurs mes producteurs et mon parolier me poussent à ça au plus vite. Le problème, c'est que mes musiciens sont à Los Angeles, donc il va falloir que je trouve des gens ici. Mon idée est de monter un show qui va au-delà d'un simple concert. J'ai un message à faire passer, qui va au-delà de la musique et qu'on peut déjà comprendre si on va sur mon site ou simplement du fait de mon nom de scène. Je suis le type qui veut mettre un coup de pied dans la fourmilière et qui a envie de dire qu'on en a marre de ce conformisme, de ce monde qui part en vrille. On veut la vraie justice, dans ce monde qui se casse la figure. Ca, ça serait un show assez ambitieux avec des aspects visuels qui nécessiterait un investisseur, un producteur. Et parallèlement, j'aurais envie de faire le plus rapidement possible des concerts plus classiques, mais pour cela il faut que je trouve des musiciens par ici.


Tu comptes donc rester ici pour faire tout ça, tu n'as pas par exemple l'intention de tenter ta chance sur Paris ?

Oui, c'est clair que Paris est incontournable et que le marché français est le coeur de cible de mon album, mais je ne néglige aucun marché, à commencer par la Suisse romande.


Pour en revenir au message que tu souhaites faire passer, je me permets de revenir à ton nom de scène : n'est-il pas étonnant de te référer à ton ancien emploi alors qu'il ne t'a manifestement pas laissé que de bons souvenirs, en particulier dans la façon dont ça s'est terminé ?

Alors écoute, je me suis vraiment posé la question, mais je suis arrivé à la conclusion que c'était le nom le plus naturel pour moi. Nick, c'est l'abréviation de mon prénom (Nicolas, ndlr) et c'est comme ça que tout le monde m'appelait à Los Angeles. Et juge, c'était mon métier. Alors c'est clair qu'on joue ici sur la phonétique... Mais c'est aussi une façon de dire que j'étais juge, que j'ai fait mon boulot correctement, et qu'on est venu me chercher des noises parce que j'avais ce caractère plus rock'n'roll, parce que je jouais du rock sur scène. On voulait le juge conformiste type, qui ne fait pas de vagues et qui, s'il fait de la musique, fait du classique. J'aurais fait du hautbois dans un philarmonique, on m'aurait encensé. Ou alors on aurait éventuellement pu accepter que je joue de la basse, mais à ce moment-là dans un orchestre de jazz, pour le côté pseudo-intellectuel. Lorsque je me suis retrouvé face à cinq politiques – que j'appelles des clones, tous avec leurs costards cravate – qui m'avaient convoqué au château de Neuchâtel pour me reprocher de faire du rock, j'ai eu l'impression de me retrouver dans les années cinquante... Tu sais, l'époque où on filmait Elvis à partir de la taille parce qu'on trouvait obscène la façon dont il bougeait les jambes. Le rock n'est pas un crime, mais dans le milieu où j'étais, c'en devenait un... Et bien, mon nom de scène, aujourd'hui, ça leur prouve qu'on peut allier juge et rock. C'est une remise en question du système, une guerre contre le conformisme. On m'a exclu d'un milieu parce que je refusais d'entrer dans le moule qu'ils m'imposaient. Maintenant, Nick Le Juge, c'est aussi ce que j'ai envie de leur dire... Mais je précise que c'est sans rancune et sans rancoeur. C'est simplement une mise au point. On m'a empêché de rendre la justice lorsque j'en avais le droit en qualité de juge, et bien aujourd'hui je me sens le devoir de la rendre sur scène.



FICHE CD 

Nom de l’album : «Nick Le Juge»

Label : autoproduit

Website : www.nicklejuge.com



Gilles Simon Photographies